Clémence Calvin : l'art de ne jamais porter qu'une seule casquette
Comment durer 20 ans dans le haut niveau sans s’épuiser ? Pour Clémence Calvin, la réponse tient en une règle d’or : ne jamais porter qu’une seule casquette. Entre records sur marathon, vie de famille et projet pro, elle nous livre les clés d'une carrière bâtie sur l'équilibre plutôt que sur le sacrifice.

Clémence, tu as 35 ans et 20 ans de haut niveau derrière toi. Comment est né ce lien indéfectible avec l'athlétisme ?
Tout a commencé à l'école, en CM1. J'ai gagné le cross inter-écoles trois années de suite avec une gestion de course qui a interpellé mes professeurs. Ils m'ont dirigée vers un club et j'y ai vite pris goût. Ce qui m'a encouragée, c'est que j'accédais à un niveau supérieur à chaque étape : des championnats départementaux en poussine jusqu'à ma première sélection en Équipe de France junior. C'est un sport où la progression est concrète, et ça, c'est un moteur puissant.
Le sport de haut niveau est exigeant financièrement. Comment as-tu structuré ton économie personnelle au début de ta carrière ?
Jusqu'au lycée, ma pratique était graduelle. Ensuite, j'ai dû choisir mes études supérieures. Comme j'étais une élève brillante, j'ai fait le choix, grâce à l'athlétisme, d'une filière générale en fac d'économie-gestion, moins chronophage que des cursus plus élitistes. À 19 ans, mes parents m'aidaient encore, mais je commençais à gagner mes premières primes sur les cross-country. Avec le phénomène du running, les organisateurs proposent des dotations financières. En étant régulièrement sur les podiums, j'avais 3 ou 4 mois lucratifs par an qui me permettaient de payer mes frais de voiture et de m'autonomiser progressivement.
Tu as intégré la team Nike à 19 ans. Que représente réellement le soutien d'un sponsor pour un athlète dans "l'entre-deux" ?
J'ai eu mon premier contrat financier vers 22 ans. Ce qu'il faut comprendre avec les marques, c'est qu'il y a des bases fixes, mais pour les obtenir, il faut faire des saisons pleines et remplir des objectifs de performance précis. Sinon, des réductions s'appliquent. C'est une contrainte stressante qui peut nous pousser à bout : on va courir alors qu'on n'est pas prêt, parfois sur une blessure, juste pour honorer le contrat. C'est là qu'on touche aux limites du système quand on est entre le très haut niveau mondial et le haut niveau national.
Aujourd'hui, tu parles d'une pratique plus "sereine". Comment as-tu réussi à stabiliser ton quotidien ?
Je me suis souvent remerciée pour ma capacité à rebondir. Aujourd'hui, grâce à mon club, je ne cours plus après les primes car je suis en contrat d'apprentissage en tant qu'athlète en reconversion. Cela m'apporte une sécurité financière et mentale. À 35 ans, ma pratique est devenue plus sensorielle, plus consciente. Je cours parce que j'aime être dehors, sentir le vent. Cet équilibre rend ma vie de famille plus sereine : je peux m'engager à fond sur une préparation marathon de 4 mois sans avoir l'impression de me noyer.
Tu as toujours mené un "double projet" (études, puis vie de famille). Est-ce une protection contre la pression du résultat ?
Totalement. Le sport de haut niveau dévore l'énergie mentale. J'ai fait une année de césure pour mûrir mon projet d'école de psychomotricité, que j'ai intégrée à 22 ans grâce aux dispositifs pour sportifs de haut niveau. Je n'ai jamais voulu attendre la fin de ma carrière pour construire ma famille. À 16 ans déjà, je me voyais mère. Aujourd'hui, je suis pleinement athlète, pleinement mère et pleinement femme. L'un vient compenser l'autre : quand un aspect de ma vie est "fermé" ou difficile, les autres m'apportent l'ouverture et l'épanouissement nécessaire.
Quel regard portes-tu sur l'évolution de l'athlétisme pour la nouvelle génération ?
Je pense que c'est plus difficile aujourd'hui. Le Covid a marqué une transition. Avant, il était plus facile d'avoir de vrais contrats financiers en tant qu'espoir féminine. Aujourd'hui, les marques privilégient les communautés "running" et les réseaux sociaux. Les nouveaux contrats ont des bases financières moins élevées. Il y a plus d'ouvertures grâce à l'avènement des chaussures en carbone, mais le système est devenu plus précaire pour ceux qui ne misent que sur la performance pure.
Pour finir, quel est ton conseil pour un jeune qui veut réussir sans s'épuiser ?
D'ouvrir le champ des possibles sur plusieurs voies. Construire son chemin professionnel en même temps que son entraînement sportif, c'est le meilleur équilibre. Je n'ai jamais senti le sol s'effondrer sous mes pieds parce que j'avais plusieurs piliers : la famille, la vie pro, le sport et la santé. Mon conseil est simple : il ne faut jamais porter qu'une seule casquette, sinon elle s'use.
